dimanche 11 février 2018

Manager



Emile Boutefeu semble un peu sur les nerfs en ce moment. Les termes "pro-actif", "management" ou "positiver" peuvent provoquer une explosion incontrôlable à tout moment. 






« Ce long entretien

sera pour chacun

un moment d’échange

posé et serein »


Alors, j’ai tapé, tapé, tapé !

Faisant de sa trogne

une bouillie violacée






vendredi 2 février 2018

L'homme surnuméraire



         L’homme surnuméraire de Patrice Jean (publié au mois d’août 2017) est naturellement passé inaperçu dans le flot des livres jetables qui font la « une » des grands journaux lors de la rentrée littéraire. Il faut dire que son auteur se moque allègrement des sujets en vogue, ceux qui assurent à nos têtes de gondole des brevets en humanisme soucieux et des médailles en tolérance généreuse. Comme le titre l’annonce, c’est l’histoire d’un homme en trop, un mâle blanc hétérosexuel que sa femme rejette et que ses enfants méprisent, un travailleur honnête qui n’a rien compris aux nouveaux dispositifs de management, un être sans relief qui trouve volontiers refuge dans la nostalgie, bref, un has been qui a raté toutes les dernières étapes du progrès.

Ce rebut du système nous rappelle très clairement les personnages falots de Houellebecq qui sont sans doute trop couards pour envisager de changer radicalement de perspective mais sûrement pas assez imbéciles pour gober toutes les billevesées idéologiques de la démocratie marchande. Il y a chez Serge Le Chenadec – un des principaux personnages de Patrice Jean – une sorte de « nihilisme victimaire » qui a le mérite de mettre en pleine lumière la farce tragique de toute construction sociale, et ce, d’autant plus quand cette dernière s’édifie sur le plateau lourd et pontifiant du politiquement correct. On sourit beaucoup en lisant L’homme surnuméraire avec ses formules ciselées qui se situent à mi-chemin de L’extension du domaine de la lutte et de Bouvard et Pécuchet. L’ouvrage ne se résume d’ailleurs pas à cette critique bien sentie du système même si la présence de sociologues de pacotille, d’éditeurs cupides et d’universitaires vaniteux forme une galerie jouissive de personnalités infatuées d’elles-mêmes.

L’homme surnuméraire est également un roman à la construction complexe qui imbrique plusieurs histoires entre elles, avec une mise en abyme tout à fait astucieuse – et nullement prétentieuse. Il faut également souligner que Patrice Jean excelle dans la description du couple ; il est d’une redoutable précision psychologique pour mettre le doigt sur les petits riens qui finissent par ronger toute l’armature sentimentale sans compter les multiples injonctions sociales qui pénètrent jusqu’à l’enceinte familiale pour en subvertir l’ordre. En passant, l’auteur en profite pour régler son compte aux tartufes de l’époque. Son ironie mordante se referme finalement sur un petit règlement de compte entre « amis » qui laisse en suspens les questions vertigineuses qui parsèment le roman quant à l’insignifiance de l’existence contemporaine.



Extrait de L’homme surnuméraire, p. 221.
  
« “Que n’existe-t-il un aspirateur pour la poussière de l’âme, toutes les rancœurs accumulées depuis des lustres, toute la nostalgie indécrottable, les petits riens dans les recoins du souvenir, les petites tracasseries jamais nettoyées, les dépôts de l’ennui, les particules de neurasthénie, toute la chienlit qu’on absorbe au cours des jours. Les jours salissent nos espoirs, polluent nos sentiments et je n’aimerais pas renifler une âme de trop près, les puanteurs du corps ne sont rien en comparaison de la vie infecte qui germe à l’intérieur. Il faudrait des domestiques pour, tous les vendredis, épousseter les salissures occasionnées par le bavardage et la nullité de nos rencontres. Le faire vraiment, laver, ne pas s’accommoder, à la façon d’une cure psychanalytique, prompte à ce que chacun aime ses bobos comme on s’habitue à sa propre odeur”. Voilà ce que je me disais, en regardant la femme de ménage astiquer le sol et frotter les tables de la maison d’édition. »  




samedi 27 janvier 2018

Star Naze


         Autant prévenir le lecteur, comme il est d'usage : cet article révélera des éléments clés de l'intrigue du dernier Star Wars. Cependant, l'opus numéro 8 étant sorti le 13 décembre dernier – comme le temps passe... - il y a désormais prescription. De toute façon, l'intrigue en question étant plus minimaliste qu'une étagère Ikea, il n'y aura pas grand-chose à révéler. Monter une étagère Ikea est une aventure plus passionnante que le visionnage du dernier Star Wars.

C'est même plus passionnant de regarder la version turque de Star Wars

         Le minimalisme n'est d'ailleurs pas forcément un défaut dans le genre du film à grand spectacle. Le dernier Mad Max : Fury road, sorti en 2015 avec Georges Miller aux commandes, était un cas d'école en termes d'économie scénaristique, avec un synopsis pouvant tenir sur une feuille de papier OCB, en laissant une marge de deux centimètres de chaque côté : Mad Max mène un convoi d'un point A à un point B pendant la première moitié du film et se castagne avec les guerriers de la route. Puis il fait demi-tour au cours de la deuxième partie du film pour revenir du point B au point A en se castagnant avec les guerriers de la route. Ce simplisme n'empêchait pas, loin de là, Mad Max : Fury road d'être un petit bijou d'efficacité et d'inventivité visuelle, laissant au passage une marque de pneu fumante sur la tronche de James Cameron, autoproclamé pape de la 3D et des effets spéciaux numériques avec l'indigeste AvatarStar Wars: les derniers Jedi accomplit le tour de force d'être à la fois aussi simpliste que le dernier Mad Max et aussi prétentieux et boursouflé qu'Avatar. Avec un budget de 200 millions de dollars, Les derniers Jedi parvient à un tel degré d'ineptie qu'il parvient à faire passer rétrospectivement l'opus précédent, Le Réveil de la force, pour une réussite. Et pourtant, c'est un doux euphémisme d'affirmer que Le Réveil de la force n'était pas un chef d'oeuvre.


        En fait, tout le problème est là : la Force n'aurait jamais du se réveiller au cinéma. Après la tentative malheureuse de Georges Lucas de ressusciter la franchise de 1999 à 2005 avec La menace fantômeL'attaque des clones et La revanche des Siths, il aurait fallu s'arrêter là, balancer les Jedi, les Sith, la Force et tout le tintouin dans le grand coffre à jouets de la nostalgie, couler une dalle de béton sur le couvercle, et larguer le tout au fond de l'abîme du temps qui passe mais ne se rattrape pas. Mais la nostalgie est une pompe à fric beaucoup trop efficace pour qu'Hollywood s'en soit tenu à cette sage solution, ce qu'ont bien compris les studios Disney qui ont décidé de ressortir tout le fatras du coffre à jouets. Au moins, avec ses crapoteux épisodes I, II et III, Georges Lucas avait eu le mérite de tenter de réinventer maladroitement son univers avec des personnages originaux, même si Anakin, le jeune Darth Vador, et Jar Jar Binks, la nouvelle mascotte à faire rire, donnaient au spectateur des envies de meurtre, allant grandissant au fil de la saga. Les studios Disney, en relançant la franchise, se sont contenté d'appuyer sur le bouton « remake », sans même se donner la peine de changer la couleur de la marmite.
          Résumons donc : l'épisode VII, Le Réveil de la Force, sorti en 2015, mettait aux prises la Rébellion, qui s'appelle désormais la « Résistance », avec l'Empire, qui s'appelle désormais le « Premier Ordre ». Le Premier Ordre avait construit dans le dernier épisode une nouvelle étoile de la mort, encore plus grosse que les deux précédentes. La Résistance avait fait péter la nouvelle boule de pétanque spatiale et tout le monde était content à la fin, surtout les studios puisque cette réécriture scolaire du premier film sorti en 1977 a rapporté un milliard de dollars en douze jours, soit l'équivalent du PIB de la Guinée-Bissau. La nostalgie, ça rapporte, on vous dit. Dans l'épisode VIII, Les derniers Jedi, sorti en décembre dernier, le Premier Ordre est arrivé à cours d'étoiles noires. Après trois fiasco, la compta a fini par dire stop, on arrête les frais, vous vous y prenez autrement les gars mais on a plus d'étoile de la mort en stock. Cependant, l'effroyable gouffre financier représenté par la destruction successives de trois super-bases de la taille d'une planète (épisode IV, épisode VI et épisode VII) n'empêche pas les méchants du Premier Ordre (ex-Empire) de mener la vie dure aux gentils de la Résistance qui se trouvent aux abois au début de l'épisode VIII, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi puisque tout le monde était content à la fin de l'épisode VII. En fait on comprend très bien pourquoi puisque Disney, après avoir chargé J.J. Abrams d'actualiser La guerre des Etoiles, a demandé cette fois à Rian Johnson de refaire L'empire contre-attaque, sorti en 1980. Il ne s'agirait pas non plus de trop se casser la tête. On reprend donc presque exactement le même scénario qu'il y a 38 ans.   


         Résumons-donc encore plus rapidement : comme dans le film de 1982, la Résistance est en pleine débandade face à un Empire (ou un Premier Ordre, enfin on s'en fout complètement en fait) à nouveau conquérant. Les gentils, traqués, fuient à travers l'espace et se réfugient dans une base perdue sur une sorte de planète de glace où ils mèneront une bataille désespérée pendant que le nouvel espoir des Jedi, la jeune Rey, parachève son enseignement auprès d'un vieux maître quelque part sur la galaxie. 
         Dans L'empire contre-attaque, le jeune Luke Skywalker recevait l'enseignement du vénérable Yoda arrivé à la fin de sa longue vie et c'était émouvant. Dans Les derniers jedi, Rey vient prendre conseil auprès du vieux Luke Skywalker réfugié sur une île irlandaise dans un village de bonnes sœurs naines extraterrestres qui lui préparent des omelettes au guano. Luke traverse une mauvaise passe et ne sait pas s'il doit prendre la jeune Rey sous son aile (non je ne basculerai pas du côté obscur, je ne céderai pas à la facilité...). Bougon, et déprimé par ses échecs successifs, il décide dans un premier temps de laisser la jeune Rey sur le côté (ah merde ça y est j'ai basculé). Mais la production ne l'entend pas de cette oreille et convoque à nouveau Yoda qui débarque sur l'île et parvient à convaincre Luke que ce repompage éhonté doit rapporter trop de fric pour que le vieux Jedi puisse se soustraire à ses obligations. Luke prend donc la jeune Rey en main pour se frotter à nouveau au côté obscur. Pendant, ce temps, dans l'espace, la flotte rebelle (pardon...« la Résistance ») fuit pendant 130 minutes au ralenti dans l'espace, poursuivi par les forces de l'Emp...du Premier Ordre, dans une traque interstellaire aussi palpitante qu'une course-poursuite en déambulateur dans un épisode de Derrick.


              Pour bien rentabiliser le budget, la production a d'ailleurs étiré le film de manière interminable en repassant plusieurs fois de suite le même plan dans deux scènes de poursuite haletante afin que l'on comprenne bien que le suspens est à son comble. On aura donc le plaisir de voir une navette d'évacuation détruite par ses poursuivants, sous les regards horrifiés des fuyards, collés au hublot des autres vaisseaux, non pas une, ni deux, ni trois mais bien quatre fois, avec une inventivité et un sens de la mise en scène qui ferait passer Bioman ou Olive et Tom pour du cinéma d'avant-garde. Ce n'est pas plus ridicule cependant que de voir la princesse Leia, propulsée dans le vide interstellaire par un tir de torpilles ennemi, faire du Gimkhana entre les débris en peignoir Kenzo pour regagner tranquillement la sécurité de son navire grâce à la Force. Si le fait de voir l'actrice Carrie Fischer se ridiculiser une bonne fois avant de mourir ne suffisait pas, on se demandera également avec tristesse comment Laura Dern, égérie lynchienne qui mérite tellement mieux que de gaspiller ainsi son talent d'actrice, a pu atterrir dans une bouse pareille pour y figurer un personnage d'amiral insipide dont le seul trait notable est d'avoir les cheveux teints en violet.

Non ! Pas Laura Dern ! Pas elle ! 

            La seule réussite visuelle du film est la planète sur laquelle se réfugient les derniers résistants, couverte d'une couche de glace dissimulant un sable rouge sang qui surgit en stries et en balafres sanglantes à la faveur des tirs et des combats comme si la planète elle-même saignait pendant la bataille finale. Ah oui et puis il y a aussi des clébards de cristal qui sont assez mignons, il faut tout de même le noter. Mis à part cela, sérieusement, on prend réellement conscience que l'on se soucie comme d'une guigne de l'univers Star Wars et du sort de ses protagonistes quand, au bout d'une heure de film, on se prend à se demander : « Mais c'est qui, au fait, ce Ben Solo dont tout le monde parle depuis tout à l'heure ? C'est un chanteur ? C'est le frère de Bruno ? » Mais non bien sûr ! C'est le fils de Han Solo, expédié d'un coup de sabre laser par son fiston dans l'épisode précédent pour ne pas faire trop d'ombre au nouveau casting de branquignoles. C'est Ben Solo qui est censé prendre la relève du défunt Dark Vador et devenir le nouveau méchant de la franchise sous le nom de guerre de Kylo Ren. Le problème est que Ben Solo/Kylo Ren est un pauvre type, une sorte d'ado attardé hystérique qui tape une crise de nerfs pathétique en bousillant de rage son casque de méchant parce que son tuteur, le grand méchant Snoke l'a traité de pauvre naze et l'a renvoyé dans sa chambre en le privant de dessert. Le Grand Snoke quant à lui, est censé être le nouveau cerveau maléfique du film et tenir le rôle occupé par le terrible Empereur dans les vieux Star Wars. Sans doute conscient d'avoir une tête de chewing-gum mâché, Snoke tente de compenser cette disgrâce en s'affublant d'une sorte de robe de chambre d'apparat plus extravagante qu'un peignoir de mafieux sicilien en vadrouille dans un salon de coiffure-massage thaï à Bangkok. Même Tony Montana n'oserait pas porter ça. Le nom même choisi par la production pour baptiser cette nouvelle figure suprême du Mal en dit long sur l'intense réflexion produite chez Disney pour l'écriture du film. On imagine sans peine la scène :
  •           Bon les gars, on a impérativement besoin d'un nom qui claque pour le nouveau chef de l'Emp...du Premier Ordre et le nouveau big boss du nouveau Dark Vador. Vous proposez quoi ?
  •         (Un stagiaire se précipite) Ah patron j'ai une super idée, pourquoi on l'appelerait pas 'Snake' ? Ca fait vicieux, méchant, venimeux, mauvais quoi !
  •          (Rian Johnson, renfrogné) Bon écoute t'es gentil petit mais on n'est plus dans les années 80. 'Snake' c'était bon pour Van Damme et Steven Seagal mais là on est vraiment passé à autre chose. Fais-moi plaisir, reprends-toi un rail et trouve quelque chose de mieux.
  •          (Après une puissante inspiration qui fait disparaître un demi-gramme de colombienne dans la narine gauche) Aaaah elle déchire cette cok...OH ! Ca y est ! Je l'ai patron ! On a qu'à l'appeler SNOKE ! Snoke c'est bien non ?
  •       (Rian Johnson, exultant) Ah beeen voilà ! Ca c'est du nouveau ! C'est dérangeant, novateur, subversif, disruptif ! Bravo petit ! Allez repasse-moi la coke et mets-nous donc un peu de musique, faut encore trouver le nom du chasseur de primes. Et tu m'appelles Luc Besson au téléphone, j'ai besoin d'un conseil ou deux pour la baston de la fin avec les ninjas, j'ai pas d'idée pour la couleur des armures.

Tony Montana désapprouve.

Hormis le fait de faire des misères à la Résistance, l'occupation favorite de Snoke semble être d'humilier constamment son apprenti, le jeune et bouillant Kylo Ren et de le pourrir en public devant les filles. C'est vrai qu'il n'est pas vraiment street cred le nouveau Dark Vador avec sa lippe tremblante, sa touffe de cheveux gras, ses mines d'ado pleurnichard et son visage ingrat ripoliné au Biactol. A force de se faire essuyer les pieds dessus par son maître, le jeune Kylo Ren, ulcéré, fait usage d'une ruse débile pour couper Snoke et son peignoir en deux et affronte avec la jeune Rey les gardes de l'ex-maléfique empereur et maître du mal. Cela donne une sorte de combat poussif à mi-chemin entre l'escrime de théâtre et le kung-fu, avec des ninjas rouge en armure dans un décor high-tech tellement kitsch que même John Boorman n'aurait pas osé du temps où Zardoz fixait encore les canons esthétique du film de science-fiction. 

Zardoz. C'était en 1974 avec Sean Connery

             Là dessus, après avoir péniblement tué deux ninjas intérimaires, Kylo Ren, devenu calife à la place du calife, abandonne le salon de coiffure-massage impérial et la Rey au milieu et part sur la planète de glace au tomato-ketchup en finir avec la résistance et les clébards de cristal. Heureusement, l'habile Luke Skywalker, toujours reclus sur son île irlandaise au fin fond de la galaxie, réussit grâce à la Force à projeter son hologramme comme Jean-Luc Mélenchon, pour affronter Kylo Ren en duel et permettre à la Résistance – ou ce qu'il en reste – de s'enfuir vers le prochain épisode. Dépité mais nouveau chef du Premier Ordre, Kylo Ren a cette réplique définitive : « Les Jedi sont morts, les Sith sont morts, il est temps de passer à autre chose ! » Dans un monde idéal, c'est exactement ce qu'auraient du se dire les producteurs hollywoodiens au sujet de Star Wars. 


Fuck yeah Leader Snoke !

jeudi 11 janvier 2018

Le Nouvel An d'Emile Boutefeu

Avec Emile Boutefeu, cadre festif, le Nouvel An, c'est un contrat win-win.






Le réveillon



J’ai pécho une socialo

championne de volley-ball

aimant trop la Salsa

« expat’ » au Canada






jeudi 28 décembre 2017

L'endive de Noël



Le 13 décembre, deux enseignantes emmènent leurs 83 élèves visionner le dernier dessin animé produit par Sony Pictures et réalisé par Timothy Reckart, L’Etoile de Noël, au cinéma de Langon, en Gironde. Soudain, en pleine séance, les deux enseignantes, pétrifiées d’horreur, réalisent que le film qui, rappelons-le, s’intitule L’ETOILE DE NOEL, évoque l’épisode de la Nativité en narrant l’histoire d’un gentil petit âne qui va se joindre à ses copains les animaux et aux rois mages pour aller saluer le petit Jésus dans son étable. On nage en effet en pleine pornographie mystique. Conscientes que le film heurte frontalement les principes de la laïcité, expose leurs élèves à une odieuse propagande christiano-centrée et menace les fondements de la civilisation telle que nous la connaissons, les deux enseignantes décident d’interrompre immédiatement la séance et de fuir ce lieu de perdition, sous le regard désolé du gérant de la salle de cinéma se confondant en excuses et promettant remboursement et intérêts pour cet affront aux bonnes mœurs totalement indépendant de sa volonté. 

Encore sous le choc, les enseignantes ont confié s’être aperçues au cours de la séance « qu'il y avait un problème de thématique et qu'il ne correspondait pas au choix qu'elles avaient fait. » Il est vrai que le titre comme l’affiche du film, particulièrement cryptiques, ne laissaient rien deviner de son contenu et qu’il a peut-être semblé accessoire de se renseigner un peu plus sur le film que les élèves allaient voir. A ce compte là, on peut aussi bien piocher au hasard et coller sans faire exprès des écoliers devant Salo ou les cent vingt journées de Sodome pour s’apercevoir au milieu de la séance qu’il y a « un petit problème de thématique ». Cela dit, c’est vrai que Pier Paolo Pasolini ne parle pas du tout de la Nativité dans Salo, ça serait donc peut-être passé comme une lettre à la poste.

Il y a des jours où la découverte de l’actualité vous fait éprouver concrètement ce sentiment étrange que Freud baptisait l’unheimlich, l’ « inquiétante étrangeté », cette impression déroutante que le quotidien que vous retrouvez au matin n’est plus le même que celui que vous croyiez avoir abandonné avec sérénité le soir d’avant. La société est-elle devenue folle ou est-ce simplement vous qui prenez enfin conscience que vous êtes bon pour les urgences psychiatriques ? Il paraît que durant les quelques jours qui ont entouré Noël, il est devenu fort suspect d’adresser un « Joyeux Noël ! » enjoué à ceux que l’on croise. J’en étais resté à Antoine Griezmann se faisant traiter de raciste parce qu’il se déguise en basketteur noir membre de son équipe favorite et à Miss France 2018 se faisant taxer de néo-colonialisme parce qu’elle a osé taxer la chevelure de celle qui l’avait précédée en 2017 de « crinière de lionne » et voilà que j’apprends qu’en bon ravi de la crèche, parfaitement ignorant des sujets et débats en cours, j’ai, pendant au moins deux jours, gravement insulté et discriminé mes contemporains et mis en péril le vivre-ensemble en adressant un « Joyeux Noël ! » funeste au boulanger, au boucher ou au conducteur du bus. Et pour en rajouter dans l’obscène, comme je n’ai strictement rien à faire de l’écriture inclusive et que cela me fatigue de faire bégayer la langue, je refuse catégoriquement d’ajouter une terminaison féminine au trois professions que je viens de citer, aggravant irrémédiablement mon cas. 

La laïcité est en France une thématique sensible et cela ne date pas d’hier. Déjà, au début du XXe siècle, les socialistes allemands se désespéraient que, pour leurs coreligionnaires français, l’anticléricalisme soit devenu une obsession plus essentielle que le culte de la lutte des classes. « Qu’ont donc les socialistes français à se jeter dans l’anticléricalisme vulgaire ? »[1], fulminait en 1902 nos voisins germains. D’autant que l’un des chefs de file du socialisme allemand, Karl Kautsky, ne partageait pas vraiment la répugnance de ses collègues français vis-à-vis du christianisme, auquel il reconnaissait quelques vertus bien socialistes : « mais quoi qu’il en soit, la tendance à supprimer les antagonismes de classes se concilie fort bien avec la doctrine chrétienne des évangiles. On peut se considérer comme un excellent chrétien, et cependant prendre la part la plus ardente à la lutte des classes. »[2] Qu’importe. En France on ne l’entendait pas de cette oreille et quelles que soient les exigences de la lutte des classes, la laïcité figurait au premier rang des combats du siècle. S’exprimant le 30 juillet 1904 à Castres sur les liens entre République et religion, Jaurès proclamait : « Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale. »[3] Devenue un principe directeur à partir de la loi de 1905, la laïcité a traversé  bien des combats pour se figer elle-même, à l’aube du XXIe siècle, en un dogme étrange dont les partisans semblent parfois sur le point de réinstaurer le culte robespierriste de l’Être Suprême et sont plus attentifs que pour toute autre religion aux empiétements du catholicisme. 

Kautsky n’avait pas tort en 1902 de parler d’une obsession française. C’en est une plus que jamais et le retour du religieux en ce début de XXIe siècle, dans un contexte de terrorisme islamiste, fige et exacerbe les postures militantes jusqu’à l’absurde dans des réflexes qui sont tout autant d’ordre psychologique que politique. La réaction de panique et la polémique au sujet de L’Etoile de Noël ou la polémique autour du « Joyeux Noël ! », auquel il faudrait préférer « Bonnes fêtes ! », dévoile une sorte de réflexe conditionné militant, irrationnel et pavlovien, méconnaissant même l’idée jaurésienne de laïcité basée sur l’égalité des conditions dans le cadre républicain plutôt que sur l’oblitération complète des marques de sensibilité religieuse jusque dans le langage ou la culture.

Si l’on veut pousser jusqu’à l’absurde cette définition extrême de la laïcité, on pourra s’inspirer d’un épisode d’un autre dessin animé américain que les deux enseignantes girondines auraient pu montrer à leurs élèves. Dans un épisode dédié à Noël, les créateurs de la série South Park, Matt Stone et Trey Parker, imaginent que le spectacle de Noël de l’école de la petite bourgade de South Park est vivement critiqué par différentes communautés de la ville en raison de l’affichage de symboles trop discriminants pour diverses raisons : Jésus, sapin, bœuf, étoile de Noël et même le Père Noël, considéré comme un symbole de l’hétéropatriarcat sexiste. Pour finir, à force de revendications, le spectacle épuré à l’extrême finit par ressembler à une performance d’art contemporain : les enfants de l’école, en collant gris intégral, exécutent des arabesques abstraites sur du Philip Glass et les parents se plaignent du fait qu’ils n’ont jamais assisté à un spectacle aussi ennuyeux. L’épisode a été diffusé il y a quelques années déjà mais il avait parfaitement saisi le caractère extraordinairement subversif de Noël, symbole par excellence d’une spécificité culturelle cristallisant les passions politiques. Il y a quelques jours, dans la nuit du 24 au 25 décembre, un acte de malveillance frappant la crèche de Viverols dans le Puy-de-Dôme, est venu rappeler l’importance de Noël dans l’imaginaire politique et militant : le petit Jésus a été volé dans la crèche et remplacé par une endive accompagnée d’un message dénonçant la politique européenne de contrôle des migrants. L’auteur du méfait a peut-être voulu suggérer par là autre chose et proposer un remède radical à nos polémiques de fin d’année : on n’emmènera plus désormais les écoliers voir que L’Endive de Noël et l’on ne s’adressera plus nos vœux que par la formule « Bonne endive ! » en lieu et place de « Joyeux Noël ! » Avec un peu de Philip Glass pour remplacer les cantiques et des Pères/Mères Noël en collant gris pour ne choquer personne ça devrait contenter tout le monde et nous permettre de jouir d’un vivre-ensemble aussi ennuyeux et sinistre que consensuel. Sur ce, je me permets de souhaiter à tous les lecteurs de cet article, une bonne endive de fin d’année.




Publié sur le FigaroVox

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[1] L’exclamation est de Karl Kautsky et fut rapportée par Emile POULAT dans la revue « Socialisme et anticléricalisme. Une enquête socialiste internationale (1902-1903). » Archives des sciences sociales des religions. n° 10, Juillet-Décembre 1960. p. 109
[2] Karl KAUTSKY. Cité par Emile Poulat. p. 114
[3] Jean Jaurès. « République, démocratie et laïcité ». Discours prononcé à Castres le 30 juillet 1904. 

jeudi 21 décembre 2017

La tribune d'Emile Boutefeu



 Suite des aventures d'Emile Boutefeu, cadre pro-actif, épris de justice.


Une libération

- Vous êtes donc veuve ?
- Ouais, on peut le dire comme ça.
- Le retour à la solitude, après 30 ans de vie commune, est, j’imagine, une épreuve terrible.
- En fait, carrément pas. Sur la fin, avec sa maladie, il souffrait tout le temps. Moi, les gens qui se plaignent, ça me saoule, en fait. Ça me gave grave.
- Vous êtes donc heureuse ?
- On peut le dire comme ça. Ouais.

Le public applaudit. Standing ovation.