jeudi 19 avril 2018

Go, Go Demented !



L’écoute de Demented are Go ! m’évoque cette scène magnifique du film Ed Wood de Tim Burton : le jeune Ed est parvenu à trouver des financeurs, composer son équipe de tournage et surtout, le grand Bela Lugosi a accepté le rôle principal de son prochain film qui sera son chef d’oeuvre : Plan 9 from outer space et, pour fêter ça, organise une grande soirée. Celle-ci est un véritable freak show, du moins pour l’Amérique des années cinquante: voyants invertis, Vampira en robe de soirée, demi-soldes du catch, tous se trémoussent dans les hangars d’un abattoir prêté pour l’occasion. Enfin, surgit Ed Wood, travesti, portant bas-résilles et fourrures ; il enlève son dentier et danse du ventre puis attrape son ami Bela, amorce une valse, quand, soudain, fuse un hurlement : sa femme, en larmes, traite la joyeuse bande de « tarés » et s’enfuit dans la nuit. Dehors, Ed tente de la consoler mais n’obtient de la pauvresse hoquetante qu’un pathétique :

- « Ed it’s over. I need a normal life ! »

Avant de disparaître….

Il ne la reverra jamais, bien entendu. Le film ne  montre pas si la soirée s’arrête à ce moment, si Ed  ne se demande pas, tout de même, s’il n’y est pas allé un peu fort et ordonne la fin des réjouissances. Pour notre part, nous sommes certains qu’il n’en est rien, que la fête a continué jusqu’à l’aube, qu’Ed a immédiatement oublié son ex petite bourgeoise devenue depuis, sans aucun doute, l’épouse d’un manager. Regardant cette scène nous n’avons qu’un regret : celui de ne pouvoir nous mêler à cette fête qui aurait pu être gigantesque  car nous sommes quelques-uns sur cette maudite planète à être fatigué, pour  en avoir copieusement soupé, de la « normal life », et, plus largement, des  normes,  des prescripteurs de normes,  des « normopathes » en tout genre. Or, venir à un concert de Demented, c’est,  bien sûr participer à un freak show   digne de cette scène du plus grand film de Tim Burton, c’est surtout applaudir  quelqu’un pour qui la « normal life » n’a jamais revêtu la moindre signification : Sparky de Ville, le chanteur du groupe dont la légendaire voix éraillée a relégué pour toujours Tom Waits au rang d’interprète de bluettes pour collégiennes.

Pourtant, le Freak Show attendu se présente de manière un peu triste, ce 6 avril au Gibus. C’est que le temps a passé depuis la formation du groupe à Londres, en 1982, et le public de Demented semble moins vif et fringant qu’autrefois; il frappe également par son caractère hétéroclite : simili-Betty Page quinquagénaires en voie d’effondrement, rockers névrosés et obèses portant salopette,  skinheads en pré-retraite, anciens psychobillies atteints de calvitie, punks sanglés dans leur uniforme rutilant... Les années 80 s’éloignent, c’est un fait, mais ici, au moins, la ringardise est-elle assumée crânement ; ce public a fait son temps mais s’en fiche, il s’en flatterait plutôt. On y distingue tout de même un semblant de « relève » : un bon tiers est composé de lycéens malingres -  probablement venus avec leurs parents, d’ étudiants binoclards à tête de musaraigne, de geeks d’une inquiétante banalité, tous l’air émerveillé, bien conscients que ce qu’ils verront ce soir ne sera pas, pour une fois, du chiqué, que ce rock’n’roll là, ce sera « pour de vrai ». Bref, nous sommes bien loin des dindons blêmes à bonnet-jean slim-baskets, plus loin encore des abjects Hipsters et autres vegans à smartphone, à des années lumières enfin, de tous les emmerdeur.se.s très précieux.se.s qui polluent notre quotidien et ce, depuis trop longtemps. Ce public étonne surtout par sa brutalité réjouie et bon enfant ; c’est peu dire qu’il ne mégote pas son enthousiasme : le début du concert est une véritable mise à feu : dès les premières notes, la salle toute entière bascule illico dans la frénésie collective.  



Aucun doute : le Rock’n’roll est mort depuis longtemps, le punk l’a tué, et le psychobilly est la parodie de sa résurrection. Dans ce genre hybride et mal défini, gangrené par une foule de suiveurs épais, sans talent ni originalité, Demented restent les maîtres. Ce style a beau être le cancer du rock’n’roll, il vieillit très bien ; direct, économe, essentiellement nerveux, il s’adresse à l’instinct le plus brut:  la contrebasse claque et bondit, la guitare vrille, cisaille, fore le cervelet, la rythmique sèche évoque un chemin de fer du temps de la guerre de sécession lancé à pleine vitesse sur un pont branlant, quant à la voix, elle est bien sûr d’outre tombe, rauque, éraillée à souhait et son chant, parfois plaintif, semble charrier des litres de glaire.

Le psychobilly est une profanation en même temps qu’un exercice de nécromancie. Les Demented ont porté à leur paroxysme l’expérience des Cramps qui  achevèrent le punk par un retour  au plus basique du rock’n’roll dont ils exhumèrent,  par d’improbables reprises,  les héros les plus oubliés, redécouvrant ses racines les moins avouables - les plus minables même, mettant à jour son origine honteuse, sordide, plouc en somme, celle du vieux sud - pas le joli sud nostalgique d’Autant en emporte le vent, - non, il s’agit ici du sud vaincu et dégénéré, immortalisé par les romans de Faulkner ou de Flannery ‘O’ Connor ou, plus récemment,  par le gothique sudiste de la première saison de True detective. Une musique de plouc donc, mais de plouc énervé,  psychotique et jovial (ils le sont tous). Chez les Demented, Gene Vincent copine avec Leatherface, Elvis est devenu punk à chiens ; tous dansent dans une nuit sans lune, et ce soir, au Gibus, ils envoient à toute vitesse leurs tubes à la face d’une assistance effervescente : Strangler in paradise, Satans reject, Mongoloïd, Human slug, one sharp knife, Queen of disease, who puts grandma under the stairs ?  Et d’autres encore, bien d’autres … Un exercice de nécromancie accompli qui électrise et redonne vie à un public qui, une heure auparavant, semblait  timide, empâté et bien morose.

Mais on se rend à un concert de Demented surtout pour LE voir une dernière fois avant sa convocation par la Faucheuse que l'on imagine,    depuis longtemps, prochaine. Lui ? Sparky, le chanteur bien sûr, inspirateur et âme du groupe, dont la vie, comme celle de feu Lemmy, n'est qu'un permanent défi à la Camarde.  Et ce soir, tout au long du concert il affiche comme toujours la bonne humeur goguenarde des miraculés. Comparé à lui, tous les punks sont de piteux poseurs tant il semble surgi d’une décharge, ou plutôt, d’une fosse commune oubliée depuis des siècles au fin fond du vieux Londres.  Quant à son jeu de scène, il ne ressemble à rien de connu : imaginez un zombie sous amphétamines, qui s’agite frénétique, les yeux révulsés, désarticulé, voûté, les genoux s’entrechoquant au rythme slappé de la contrebasse.

Il faudrait écrire une « vie « de Sparky mais pour cela impliquerait d’être en mesure de lui arracher quelques phrases cohérentes, chose impossible bien sûr et depuis fort longtemps. Alors, on se contente d’imaginer à partir de rumeurs et interviews : l’enfance « working class » à Cardiff, l’adolescence de teddy boy acnéique, l’émergence du punk, la montée à Londres,  les répétitions sans électricité dans les squatts  à la lueur des bougies, la consécration au klub foot-Clarendon Hostel, les festivals dont Demented occupa d’emblée le haut de l’affiche, les expériences étranges enfin, comme cette initiation au LSD au fond d’un caveau, expérience qui fut à l’origine de  Shadow Crypt, une de leurs plus belles chansons, puis la déchéance des années 90 concomitante de celle du rock et de l’ascension du rap, de la techno, et de la gentrification de Londres, jusqu’à la sortie du tunnel, enfin,  au début des années 2000 et leur redécouverte éberluée par un public qui ne les avait jamais vraiment oublié. A sa façon, Sparky est un résumé d’une (petite) partie de l’histoire de l’Angleterre: celle du post-punk, des années Thatcher, plus exactement de l’Angleterre underground avant que ce mot ne soit totalement usé jusqu’à l’insignifiance par les pubards et communicants. Il est d’ailleurs vertigineux de penser que Thatcher est morte elle,  alors que lui vit toujours. Peut-être les abus en tout genre ont-ils mithridatisé son organisme-laboratoire qui aurait ainsi développé des myriades d’anti-corps mutants. A sa mort, il faudrait songer à lancer une  pétition pour que son cadavre soit confié à la médecine, on y trouverait certainement de quoi alimenter des dizaines de thèses, ou mieux, développer de nouveaux médicaments. Mais le mal de Sparky vient de plus loin, il semble une part de la légendaire excentricité anglaise, de sa violence aussi, on pense à Jack l’éventreur bien sûr, mais sans doute faudrait-il remonter plus en amont, jusqu'à l'ascendance galloise, à ce grain de folie celte, un « noyau infracassable de nuit » (Breton), qui à chaque concert se réactive pour irradier leur prestation et contaminer le public tout entier.

Voilà tout ce qu’évoque l’expérience d’une heure et demi de concert de Demented, qui reste, c'est incontestable, le plus grand groupe de rock’n’roll de tous les temps. Il y aurait encore beaucoup à dire, c'est certain, mais nous avons besoin de repos, le temps de nous remettre d'une telle commotion. Un dernier soubresaut ? Cradingues, déglingués, arrogants, stupides certes, mais frénétiques et glorieux pour toujours ! Go, Go Demented !

François Gerfault





lundi 16 avril 2018

La tribune d'Emile Boutefeu


Le week-end approchant, Emile s’y prépare avec le plus grand soin, fort d’une expérience déjà riche en rencontres plus ou moins inopinées.



Meetic VII

De profil elle semble belle
mais de face parfaitement conne
pro-vegan, elle pétitionne
je m’éloigne vite à tire d’aile
  

https://www.youtube.com/watch?v=UOzGtYoRmIQ

  

Meetic IX

Si un beau soir je pouvais
me vautrer sur vous ma chère
croyez bien que je ferais
de ce plan cul ma bonne affaire




dimanche 15 avril 2018

Ne nous laissons pas assoter


       Nous avions eu l'occasion sur Idiocratie de dire beaucoup de bien du très bel essai de Luc-Olivier d'Algange Ernst Jünger ou le déchiffrement du mondeparu dernièrement dans la collection Theôria des éditions de L'Harmattan. C'est avec plaisir que nous publions ce texte inédit dans lequel Luc-Olivier d'Algange examine l'avènement du régime de l'assotement général.

J'apprends que l'Académie française, souvent mieux inspirée, chasse de son dictionnaire le mot « assoter ». Ce mot avait l'avantage de dire, mieux que la formule « rendre sot », cet assaut de sottise, cette sottise offensive et offensante, cette sottise qui assaille et dont la télévision, les débats publics, la publicité et la religion même, lorsqu'elle tombe aux mains d'effroyables barbares vaniteux, usent à notre détriment. Se laisser assoter n'est rien d'autre que se laisser vaincre. On nous assote par la veulerie et la frayeur, la distraction et le travail, par l'ignorance et par le bourrage de l'information, par les généralités idéologiques et par les potins, par la musique d'ambiance et par le vacarme des rues, par la désolation des centres commerciaux et la puanteur de l'air, et même par les bons sentiments. Epargnons-nous d'étendre la liste, chacun sait, ou devrait savoir, ce qu'il en est.


Un homme assoté est un homme qui, littéralement, ne sait plus où il en est, c'est dire qu'il ne sait d'où il vient ni où il va. La réminiscence et le projet lui sont également interdit, - sinon un projet commercial, ou de carrière, dont l'horizon est un plan de retraite, - et plus interdite encore la présence d'esprit et la présence réelle. Le voici énervé, au sens étymologique, exactement privé du nerf qui lui permettrait de se ressaisir, - de se ressaisir dans un monde sans lequel il n'est rien: cette belle civilisation blessée, européenne, avec ses langues et ses œuvres, qui se délite de moins en moins lentement dans la stupeur et dans l'oubli.

Un homme assoté est sans défense; on peut lui faire dire et lui dire de faire n'importe quoi. Depuis qu'elle est devenue l'ennemie de sa propre civilisation, notre société est devenue une assourdissante machine à assoter. Voici donc les écrans, qui instillent la torpeur et la terreur; voici la publicité qui nous incline à cesser de désirer sinon ce qu'elle veut vendre; voici l'Economie, qui dissout toute chose concrète en abstraction; et voici la morale, une certaine morale, qui sert aux vils et aux ineptes de prétexte à l'abaissement de toute vertu, au sens antique, et de tout génie.

L'assoté tire fierté de son assotement, il s'en vante, s'en revendique contre ce qui subsiste encore vaguement, ici et là, d'une exigence aristocratique, d'un pouvoir de l'excellence, d'une générosité perdue. Les Grands Assotés nous gouvernent et se font élire au titre de Grands Assoteurs. La table rase est leur horizon, leur promesse. Rien ne doit demeurer de ce qui nous laissait le loisir de n'être pas assotés. Ni le silence, ni la vastitude, ni la solitude conquise, ni même l'orthographe ou la grammaire, ni rien de ce qui permettait de discerner, de reconnaître ou de comprendre. Le propre de l'assoté est de n'exister que dans le flou, le confus, l'indiscernable et l'interchangeable, et la fonction de l'Assoteur est de l'y maintenir. Sur ce point, on ne saurait dire qu'il lésine. Tout lui est bon, et il ne manque jamais de se féliciter des concours et des complicités les plus infâmes dans ce travail qui est un combat contre les moindres scintillements de l'esprit et les plus douces rumeurs de l'âme des peuples ou des individus.


          Des qualités qui n'ont, à première vue, pas de rapport direct avec l'exercice de l'intelligence, tombent également sous sa vindicte car les Grands Assoteurs savent bien que leur règne est déjà menacé par le bon sens et le bon coeur, par la beauté simple des êtres et des choses et par le pressentiment de la merveille qui se laisse deviner, entre la forêt la clairière, par chaque matin qui recommence le temps dans l'ordre des jours. Aussi bien les Grands Assoteurs nous voudront-t-il non seulement ineptes, sans grammaire ni logique, mais aussi, et surtout, tristes et sans recours, moroses et sans élans, assignés à notre sottise comme l'âne attaché au piquet et qui tourne à s'y étrangler.

       L'Assoteur étant lui-même passablement assoté, ses ruses sont elles-mêmes assez sottes et n'opèrent, par bonheur, que sur des esprits déjà enclins à la sottise. L'une d'elle consiste à dire et redire sans cesse, jusqu'à atteindre une sorte d'état hypnotique, que les rares heureux qui entendent résister à l'assotement ne le sont que par méchanceté, - le « méchant », en jargon d'assoteur (qui n'a cure d'exactitude historique) étant nommé « réactionnaire » ou « fasciste ». Il est vrai que certains, et certaines, sont bien méchants de ne pas se laisser assoter, de faillir au « comme il faut », tels ces enfants que l'on place communément aux Etats-Unis sous neuroleptiques pour avoir été « méchants », autrement dit, indocilesLa docilité ne s'invente pas, elle se prédispose. La remontrance ni la punition ne suffisent à rendre docile un indocile. Pour réduire vraiment les hommes à la servitude, il faut que l'Assoteur la leur serve volontaire, sous l'appellation de « démocratie ». Pour qu'elle puisse affirmer son âpre et mesquine force, il faut réduire l'espace où respirent l'âme et le corps qui portent l'esprit; il faut désanimer et désincarner.


       A cet égard, la technique est une arme de choix, mais non la seule. Ce que veut la technique n'est jamais qu'un accomplissement de la volonté qui nous chasse de nos terres, de nos ciels et rend ainsi incompréhensibles les Symboles qui, naguère encore, opéraient à ces fulgurantes jonctions entre le visible et l'invisible dont resplendit le monde lorsqu'il est non plus utilisé mais contemplé. Pour chasser les hommes de ce qu'ils sont, là où ils sont, il faut vider leur mémoire de tous les signes et intersignes, œuvres et chants qui leur rappellent leur provenance et leur donnent la chance d'une destination. L'Ennemi frappe au plus vif, pour le nécroser, et ce plus vif, au commencement, est notre langue natale par laquelle toute sapience nous vient et coule de source. Pour l'Assoteur, dans sa version pédagogiste par exemple, il ne suffit pas que la langue s'appauvrisse, s'altère, il faut l'atteindre, à travers ses usages, dans ses règles mêmes afin d'accroître, autant que se peut, la confusion des esprits et rendre étrangères au premier regard les œuvres antérieures à ses calamiteuses réformes orthographiques et grammaticales.

       Ne lui disputons point cette compétence, l'Assoteur connaît son travail: éloigner ce qui vivifie; rendre incompréhensible ce qui avive l'âme; précipiter les esclaves par destination dans la distraction et la tristesse; couper court, au nom de la morale, non celle des Moralistes mais celle, sinistre et envieuse, des moralisateurs, à tout instinct de révolte. Lors, le compte est bon. Il n'est plus de bonheur que celui qu'on achète, d'autre joie qu'imposée, et la pensée calculante trouve son règne sans partage.


           Il n'est pas nécessaire de verser dans quelque nietzschéisme caricatural pour se rendre à l'évidence : un combat est mené contre notre puissance qui serait, si elle parvenait à s’épanouir, bonté et beauté. Ce combat est celui du pouvoir contre la puissance. Les hommes de pouvoir sont mus par l’envie. Les hommes de puissance le sont par la générosité et le don. La fonction du pouvoir est d’exercer contre la puissance une procédure vengeresse. Le pouvoir, pour s’étendre, doit répandre la tristesse et l’ennui, la confusion morose et l’hébétude, et, certes, il ne peut le faire sans l’immense armée supplétive constituée par les arriérés, barbares, énervés et déprimés de toutes sortes qui sont là pour diffuser partout où ils se trouvent la crainte d’autrui et le dégoût de soi. Ce sont eux qui, sitôt sortons-nous le nez de la boue, s’efforcent de nous convaincre que nos efforts sont vains, que notre cause est perdue et que nous sommes déjà vaincus.


          N’en croyons rien ! Si la défaite et la mort sont au bout du combat, elles ne le sont qu’au bout, à la fin, dans les hiéroglyphes des fins dernières, comme toute vie connait sa fin, étant naturellement cernée par la mort. Ce qu’ils veulent de nous, ces apôtres du néant, c’est notre mort, non à la fin, mais dans les heures mêmes de la vie ; ce qu’ils convoitent, c’est notre défaite suscitée par leur seul récri indigné, notre soumission d’emblée, sans conditions.

       Dès lors que nous comprenons que toute grande politique s’ordonne et s’est toujours ordonnée à la poésie, dès lors que notre stratégie se fonde sur Homère, la Bhagavad-Gîta et la Geste arthurienne plutôt que sur un stage « force de vente », la souveraineté nous demeure, sinon dans le temps de l’usure, mais, irréfragable, dans le temps du chantLa seule défaillance fatale serait que le temps du chant, le temps des Muses, le temps du frémissement ardent, en lui, de l’éternité dont il est l’image mobile, cédât au temps de l’usure, - cette abstraction linéaire qui ne correspond à rien, ni dans la réalité de l’âme, ni dans celle du cosmos.

       Dans le temps du chant s’éveillent et dansent toutes nos fidélités. Celles-ci ne sont pas des douairières acariâtres mais de jeunes silhouettes surgies des sylves et de l’écume. Elles ne nous relient pas à un passé embaumé, naturalisé ou « muséal » mais à l’éternité toute vive, rimbaldienne, de « la mer allée avec le soleil ». Fidélités ondoyantes, et non pas règlementaires, elles portent vers nous un parfum de prairies et de soleil, un sacré qui s’éprouve avant que nous fussions contraints d’y croire, un arc tendu, écharpe d’Iris, entre le visible et l’invisible. En résistant à la guerre totale que la société, désormais, conduit contre la civilisation qu’elle devrait protéger et chérir, en refusant de nous laisser assoter, nous ne sauverons pas seulement une esthétique, une morale et une mémoire, mais ce secret même de l’être qui se nomme le possible.



     On nous ressasse que « tout a été dit », que la conscience européenne de l’être est achevée, figée, que l’art est mort et qu’il ne nous reste plus qu’à nous soumettre aux plus tristes fatalités. « Tout a déjà été dit », on nous le disait déjà avant Proust, Céline, Ezra Pound ; on nous le disait même avant Chateaubriand et Hugo. Sans doute le disait-on déjà avant Dante et même Virgile. Ce « tout a été dit » trahit surtout le manque d’imagination créatrice de celui qui le formule. Cette formule décourageante veut nous dire qu’ici, en Europe, tout est dit, et qu’il n’y a plus qu’à s’abandonner à la plus ostensible barbarie, à vouloir s’en rédimer en disparaissant. Un idéologue ou un journaliste s’en laisseront aisément convaincre. Il sera plus difficile d’en persuader un poète ou un homme d’action, - qui savent que de bien-pensants journalistes peuvent parler de tout sans rien dire du tout. Ce qui est véritablement dit vient de loin, de si loin que ceux qui parlent de tout n’en ont plus la moindre idée, et, littéralement, ne l’entendent pas.

         Non seulement tout n’a pas été dit, et tout n’est pas dit, mais ce qui fut dit n’a pas même encore été entendu ni éprouvé dans sa plénitude, ce qui est dit n’est pas encore advenu au dire. Les milliers de travaux universitaires qui ont pratiqué sur les œuvres leurs médecines légales « textuelles » ne changent rien, bien au contraire, au fait troublant que les grands œuvres, ces événements de l’âme attendent encore leur avènement dans nos âmes. Virgile, Dante, Hölderlin, Nerval attendent dans la pénombre pour nous dire ce qui doit encore être dit, pour susciter en nous le ressouvenir, « par-delà les portes de cornes et d’ivoire ».
Les œuvres de la conscience européenne de l’être sont en attente, en puissance, et c’est contre elles qu’un Dédire universel, - que la démonologie expliquerait bien mieux que la sociologie,- travaille sans relâche ; et c’est par elles, ces œuvres, qui sont attentes ardentes, que la puissance et le possible nous reviendront dans le plus beau des printemps.



       Ainsi que dans le véritable amour, nous reprendrons tout au début, avant les défaillances et les trahisons, là où pointe la vérité de l’être, en sa fragilité émouvante de la jeune corolle. Nous passerons outre aux fastidieuses dérisions des lassés et des blasés. Parménide, Héraclite et Empédocle nous diront le secret de l’être et du feu, comme à des amis, au plus près de ce que nous éprouvons immédiatement, dans la senteur des aromates jetés au feu par notre belle nuit ourlée de la rumeur des flots.





Luc-Olivier d'Algange

mercredi 4 avril 2018

La nouvelle démocratie de tonton Xi !



         Les démocraties libérales en rêvaient, la Chine l’a fait : un gigantesque programme de notation de ses citoyens (nommé « système de crédit social ») basé en grande partie sur l’étude de leurs comportements en ligne. Les algorithmes se chargeront d’établir le score final, c’est-à-dire l’indice de fiabilité, qui entrera en action dès le 1er mai pour atteindre son rythme de croisière à l’horizon 2020. Plus de 1,3 milliards d’individus seront alors consciencieusement tracés, fichés, notés et le cas échéant neutralisés. Ne sourions pas, en Europe, les Néerlandais viennent de rejeter par référendum une loi donnant davantage de pouvoir aux services de renseignements par 49% contre 46% (loi dite « flicage d’internet »). Depuis, le gouvernement a fait savoir que la loi entrerait normalement en vigueur le 1er mai – étant donné la faiblesse du non ! Auparavant, il avait également pris le soin de supprimer à l’avenir toute possibilité de recourir à des référendums d’initiative populaire.

         On le voit, la dystopie imaginée par Orwell s’immisce lentement dans nos réalités quotidiennes, avec la bénédiction des technologies, l’hypocrisie des gouvernants et l’apathie des peuples. La Chine complète ce dispositif par la mise en place d’un « président de tout » et d’un « président à vie » qui renoue avec le bel ordonnancement des régimes totalitaires. Nos médias institutionnels, tout occupé à dénoncer les frasques sexuelles de Trump et les élans guerriers de Poutine, s’en alarment à peine. Décidément, Mao aura toujours bonne presse en France ! 


Pourtant, les signaux envoyés par les autorités chinoises ne manquent pas d’inquiéter. Le nouveau maître, Xi Jinping, s’inscrit dans la lignée des « princes rouges » et se présente comme l’héritier direct de la révolution culturelle. La figure de Mao, un temps reléguée au second rang, est de nouveau célébrée comme une icône révolutionnaire tandis que le parti est remis en ordre de marche et l’armée purgée de ses éléments réformistes. Placé sous l’égide de l’instituteur, de l’ouvrier et du soldat, la propagande élève la personnalité de « tonton Xi » au statut de grand patriarche de la nation, celui qui embrasse l’histoire millénaire de la Chine et qui incarne à lui seul l’image du communisme triomphant. Dans ce contexte, les réseaux sociaux constituent une formidable caisse de résonnance, d’autant plus que les grands philanthropes américains (Zuckerberg et compagnie) ont accepté sans broncher de souscrire aux règles de censure établies par le régime.

Le désarmement intellectuel de l’Occident n’a d’égal que la vigueur idéologique des systèmes illibéraux. Ainsi, la « nouvelle démocratie » chinoise puise dans un large bassin idéologique pour façonner sa vision du monde. La première couche se sédimente naturellement dans le marxisme-léninisme revisité par Mao. Les principaux cadres du parti communiste – qui compte 60 millions de membres ! – ont subi une remise à niveau doctrinale qui s’est traduite concrètement par une lutte contre la corruption et les inégalités. La deuxième couche, sans doute nécessaire à tempérer la schizophrénie de la première, réside dans l’influence d’un groupe de juristes qui, sous le patronage de Carl Schmitt, prône un renforcement du parti-Etat afin de mieux contrer les velléités du constitutionnalisme libéral. Enfin, ce néo-autoritarisme jacobin en appelle aux illustres ancêtres pour donner un soubassement spirituel et moral au pouvoir chinois. On le sait, la figure de Confucius se situe désormais au cœur de l’idéologie avec la mission de raviver, d’une part, la ferveur dans l’histoire millénaire des grands empires et de discipliner, d’autre part, une population soumise aux vices de la société de consommation. L’ensemble reste traversé, à tous les niveaux, par une fibre nationaliste qui doit consolider l’essence même de la « race ». « Peu importe où il se trouve, écrit Xi Jinping, un chinois porte en lui une empreinte distincte de sa culture et il s’agit là d’un gène spirituel commun des Chinois ».

Fort de cette nouvelle doctrine, Xi Jinping a également nommé explicitement ses ennemis dans un texte qui devait rester confidentiel : le « document n° 9 » - la journaliste Gao Yu qui en a révélé la teneur a été condamnée à 7 ans de prison. Aucunes traces de repentance dans ce texte ; au contraire, toute remise en question du passé est dénoncée comme une forme de « nihilisme historique » directement importé des Etats-Unis. Sur cette question, Xi Jinping garde un souvenir traumatique de l’écroulement de l’Union soviétique qui a résulté, selon lui, d’une volonté réformatrice coupable. Les autres figures de l’ennemi se rattachent toutes à la culture occidentale : dénonciation de la démocratie libérale, remise en cause des valeurs dites universelles, encadrement strict de la liberté d’expression, restrictions des droits civils, etc.

En contrepartie, il appartient à la Chine de proposer un véritable modèle alternatif dont on peine à voir les contours si ce n’est dans l’expression de l’écrivain Murong Xuccun qui parle d’un « nouveau totalitarisme de marché ». Assurément, il vient de perdre quelques points sur son permis de citoyenneté…